Je me tiens les côtes tant je ris, tant mon corps est crispé, tant mon ventre me fait mal. Je ris, je ne peux déjà plus m'arrêter. Je trouve la situation désespérément hilarante. Oui, hilarante. Ou peut-être est-ce de ma pauvre existence que je ris, peut-être est-ce de cette vie dénuée de sens, tellement risible, et donc tellement horripilante ? Je ne sais déjà plus, peu importe, je me contente de m'esclaffer, j'en ai les larmes au coin des yeux, j'en ai les larmes sur les joues, sur la bouche, elles coulent, ces salopes, elles trahissent ma colère, ma rage, mon désespoir.
Je ris toujours en pensant que depuis exactement quarante-sept minutes, elle ne fait plus partie de ma vie. Ah. Je l'attendais, ce mouvement de recul, ça y'est, vous vous êtes un peu éloignés pour essayer de me contempler, de voir au-delà de cette hilarité purement nerveuse. Voilà, là c'est le moment où vous vous dites, bien malgré vous, oh, vous préféreriez être compatissants, empathiques et tout ce qui va avec, mais non, non, avouez-le, vous vous dites que j'ai l'air con, à rire, à pleurer, à rager, à me plaindre alors que je suis l'unique responsable de mes maux. A présent, un léger sourire étire vos lèvres, vraiment léger, à peine perceptible, et de ces lèvres que je déteste de s'être crispées en cet invisible sourire, sortent les mots habituels, ceux qui sont censés tout réparer, ou du moins me faire penser à autre chose... Tu l'oublieras, va. C'était pas elle la bonne, tu trouveras vite quelqu'un d'autre...
Là, c'est le moment où je cesse de rire. Je vous regarde. Je vous regarde et j'ai encore plus envie de chialer tellement je vous hais. Je vous regarde me contempler, avec vos yeux malicieux, un peu taquin, je vous regarde appréhender ma détresse, la regarder avec dédain, comme si c'était normal, puisque ça va passer... Et j'ai envie de vous cracher ma ranc½ur, toute mon aversion à la figure, je voudrais vous lancer tous vos mots, vous les balancer et vous faire mal avec, vous faire mal comme ils me répugnent, vous montrer à quel point ils sont inutiles, à quel point ils me font souffrir... Car je les ai sans doute prononcés, moi aussi, ces mots, ces quelques mots qui me paraissaient insignifiants, de coutume, comme des condoléances, comme quelque chose qui se fait, parce que c'est comme ça, parce que, putain, tu dois être malheureux. Mais moi je vais bien, alors je m'en fous, alors je peux librement te les balancer, ces mots, et fais-en ce que tu veux, après tout, c'est ta vie, c'est ton choix, alors assume...
Mais voilà, je souffre, je me sens con, et le comble, j'ai besoin de l'écrire, de salir mes émotions avec d'autres mots, les miens, ceux qu'on voudrait gueuler quand on est dans ma situation. Mais tant pis, c'est trop tard pour reculer, maintenant qu'ils ont pris forme, je n'ai plus la force de les effacer, ils ont pris vie, ils m'encerclent, me regardent eux aussi... Quel abruti je fais.